Il arrive qu’une même scène attire des regards très différents. Devant un arbre qui commence à perdre ses feuilles, certains remarqueront d’abord le changement de saison. D’autres observeront la lumière, l’humidité, la couleur du feuillage ou le mouvement du vent. Un enfant s’arrêtera peut-être sur une feuille qui tourbillonne avant de toucher le sol. Un poète y trouvera une image. Un praticien de médecine chinoise pourra, lui, être sensible à ce que cette période de l’année évoque dans le langage qui est le sien.
L’arbre, pourtant, reste le même. Ce qui change, c’est notre manière de le regarder, les questions que nous nous posons et les repères dont nous disposons pour comprendre ce que nous observons.
Cette question traverse depuis longtemps mon travail. Je travaille avec le BaZi, la médecine traditionnelle chinoise, le Lenormand. J’écris aussi des histoires dans lesquelles la nature tient une place importante et j’aime parfois faire entrer la poésie dans mes réflexions. Ces univers peuvent se rencontrer, mais ils ne parlent pas la même langue. Et plus je les explore, plus il me semble important de préserver leurs différences.
Alors, comment les faire dialoguer sans les confondre ?

Un langage nous apprend d’abord à regarder
Lorsque l’on découvre le BaZi, on rencontre progressivement un vocabulaire particulier : les Troncs Célestes, les Branches Terrestres, les Cinq Mouvements, le Yin et le Yang, puis les Shi Shen, les interactions, les cycles…
Au début, il est assez naturel de les apprendre séparément. On cherche à reconnaître un Tronc, à comprendre une Branche, à mémoriser une relation. Pourtant, connaître chacun de ces éléments ne signifie pas encore que l’on sait lire un thème.
À un moment, il faut cesser de regarder les pièces une par une et commencer à observer ce qu’elles forment ensemble. Où se trouve tel élément ? Sur quoi peut-il s’appuyer ? Avec quoi entre-t-il en relation ? Dans quelle saison apparaît-il ? Que se passe-t-il ailleurs dans le thème ?
C’est précisément cette progression que j’ai voulu construire dans Harmonie Céleste. Les premiers volumes permettent de découvrir les éléments du langage avant d’aborder progressivement leur mise en relation et la lecture d’un thème dans son ensemble.
Pour découvrir cette progression, la page Harmonie Céleste présente les différents volumes de la collection consacrée à l’apprentissage du BaZi.
Mais cette nécessité d’apprendre un langage avant de vouloir l’interpréter ne signifie pas que tous les langages fonctionnent de la même manière.
Des regards différents ne sont pas interchangeables
La médecine traditionnelle chinoise possède ses concepts, son histoire, ses méthodes d’observation et son propre champ d’application. Le Lenormand en possède d’autres. La poésie n’est ni une méthode d’analyse ni un système médical. Quant à la nature, elle n’est pas un livre de symboles placé devant nous pour que nous en déchiffrions le message.
Il serait pourtant assez facile de rapprocher tout cela. Une notion ressemble à une autre, une image évoque un concept que nous connaissons déjà et, presque sans nous en apercevoir, nous finissons par construire des correspondances.
C’est justement là que j’essaie d’être prudente.
Parce que faire dialoguer plusieurs approches ne signifie pas qu’elles disent la même chose. Une notion du BaZi ne devient pas une notion de médecine chinoise simplement parce que les deux utilisent certains concepts issus de la pensée chinoise. Une carte du Lenormand n’est pas l’équivalent d’un élément d’un thème BaZi. Et un poème ne vient pas confirmer une théorie parce que quelques-uns de ses vers résonnent avec elle.
J’aime beaucoup créer des passerelles. Mais une passerelle n’a de sens que si les deux rives restent distinctes.
Ce qui m’intéresse se trouve peut-être entre les deux
Alors pourquoi continuer à faire dialoguer des domaines aussi différents ?
Parce qu’ils m’amènent souvent à revenir à une même vigilance : ne pas conclure trop vite.
Nous avons facilement tendance à nous arrêter sur ce qui attire immédiatement notre attention. Dans un thème BaZi, ce sera peut-être un élément très présent ou une interaction particulière. Dans un tirage Lenormand, une carte qui nous frappe davantage que les autres. Dans la nature, le premier signe visible d’un changement de saison.
Mais un détail, aussi intéressant soit-il, ne raconte pas nécessairement toute l’histoire.
C’est une règle à laquelle je tiens beaucoup dans mes analyses : un indice isolé ne me suffit pas pour retenir une hypothèse. Je préfère chercher plusieurs informations réellement indépendantes qui convergent avant d’avancer une interprétation. Cette prudence ne rend pas la lecture moins riche. Au contraire, elle oblige à regarder ce qui se passe autour de ce que nous avions remarqué en premier.
Une feuille qui commence à jaunir mérite d’être regardée. Mais elle ne suffit pas à raconter à elle seule tout ce qui se passe dans l’arbre, encore moins dans la saison.
Le détail compte. Le contexte lui donne sa place.
Observer n’est pas encore interpréter
Cette distinction paraît simple. Dans la pratique, elle l’est beaucoup moins.
Nous observons rarement sans avoir déjà une idée de ce que nous cherchons. Dès qu’un élément nous semble familier, nous sommes tentés de lui donner un sens. Et lorsque cette première interprétation nous paraît convaincante, nous risquons ensuite de remarquer surtout ce qui vient la confirmer.
Observer avant d’interpréter ne signifie donc pas renoncer à l’interprétation. Cela signifie lui laisser le temps de se construire.
C’est aussi accepter de rester quelque temps devant quelque chose que l’on ne comprend pas encore complètement. Revenir dessus. Regarder autrement. Découvrir un détail passé inaperçu la première fois. Parfois même modifier ce que l’on pensait avoir compris.
Je ne considère pas cet intervalle comme un vide qu’il faudrait remplir au plus vite. C’est souvent là que les questions les plus intéressantes apparaissent.
Quand la poésie ne cherche pas à expliquer
C’est peut-être aussi pour cela que j’aime faire entrer ponctuellement la poésie classique chinoise dans certaines de mes réflexions.
Chez Wang Wei, par exemple, il existe un très court poème généralement traduit en français sous le titre Le Parc aux cerfs. Il y est question d’une montagne où personne n’est visible alors que des voix se font entendre, puis d’une lumière qui pénètre dans la forêt et vient éclairer la mousse.
Je pourrais être tentée d’y chercher une démonstration de ce que je viens d’écrire. Ce serait précisément faire au poème ce que je cherche à éviter ailleurs.
Wang Wei ne parle ni de BaZi, ni de Lenormand, ni de ma manière de travailler. Il nous donne à percevoir une scène. Des voix sans présence visible. Une lumière qui atteint soudain un endroit de la forêt. Quelques éléments seulement, et suffisamment d’espace autour d’eux pour que le lecteur puisse à son tour regarder.
C’est ainsi que j’aime laisser la poésie entrer dans mon travail : non pour expliquer davantage, mais parfois pour interrompre un instant l’explication.
Plusieurs portes, sans chercher une seule clé
En regardant aujourd’hui les différents livres que j’ai écrits, je retrouve ce fil d’une manière que je n’avais probablement pas formulée aussi clairement au départ.
Dans Grandir en observant, Lou découvre le monde en regardant ce qui l’entoure. Elle questionne, elle attend, elle revient parfois sur ce qu’elle croyait avoir compris. L’adulte peut être présent, mais il n’est pas là pour lui fournir immédiatement la signification de ce qu’elle voit.
Dans Harmonie Céleste, la démarche est évidemment différente. Il s’agit d’apprendre le BaZi. Mais là encore, j’ai choisi de partir de ses éléments fondamentaux avant de les mettre progressivement en relation, parce qu’un thème ne peut pas être réduit à une succession de définitions.
Dans Le Lenormand Vivant, j’ai voulu sortir de la même manière d’une lecture dans laquelle une carte serait enfermée dans quelques mots-clés. Une image change de portée selon les cartes qui l’entourent, la question posée et le contexte dans lequel elle apparaît.
Ce ne sont pas trois façons de dire la même chose. Ce sont trois univers différents, avec leurs propres règles et leurs propres limites.
Mais ils m’ont peut-être appris, chacun à leur manière, à poser plus souvent une question avant de chercher une réponse : qu’est-ce que je suis réellement en train d’observer ?
Cette question ne résout rien à elle seule. Elle ne garantit pas non plus que notre interprétation sera juste. Elle permet simplement de conserver un peu d’espace entre ce qui est devant nous et ce que nous sommes prêts à en dire.
Et cet espace me paraît précieux.
Parce qu’il reste toujours quelque chose que nous n’avions pas vu, une relation que nous n’avions pas encore comprise ou un regard que nous n’avions pas pensé à porter.
Peut-être n’avons-nous donc pas besoin d’un langage capable de tout expliquer.
Nous pouvons aussi apprendre plusieurs langages, respecter ce que chacun permet de regarder et reconnaître ce qui lui échappe.
Puis continuer à observer.
