Catégorie : Réflexions

  • Grandir en observant : laisser à l’enfant le temps de découvrir

    Grandir en observant : laisser à l’enfant le temps de découvrir

    Un enfant pose une question. Nous connaissons la réponse et, presque naturellement, nous la lui donnons. C’est ainsi que nous transmettons une grande partie de ce que nous savons : nous expliquons, nous nommons, nous montrons. Et cette transmission est précieuse.

    Mais que se passerait-il si, parfois, nous attendions quelques instants avant de répondre ?

    Cette question a accompagné l’écriture de Grandir en observant bien davantage que je ne l’avais imaginé au départ.

    Une enfant assise sous un arbre observe une plume portée par le vent

    Quelle place laisser à l’enfant ?

    Lorsque j’ai commencé à écrire les histoires de Lou, je ne cherchais pas à construire une méthode pédagogique. J’avais simplement envie de raconter des histoires dans lesquelles l’enfant aurait une véritable place. Pas seulement celle d’écouter ce qu’un adulte, à travers le livre, aurait décidé de lui transmettre, mais celle de regarder, de remarquer et de s’interroger.

    En écrivant, je me suis pourtant rendu compte à quel point il était facile d’en faire trop. Une situation apparaissait, Lou observait quelque chose, une question se dessinait… et j’avais presque aussitôt envie d’ajouter une phrase pour expliquer ce qu’il fallait en comprendre.

    Alors, régulièrement, je revenais en arrière.

    Est-ce que cette phrase était vraiment nécessaire ? Est-ce que l’histoire ne pouvait pas s’arrêter un peu avant et laisser l’enfant poursuivre seul ?

    Peu à peu, cette retenue est devenue l’un des fils conducteurs de la collection.

    Nous associons souvent la transmission au fait d’apporter des connaissances, et heureusement que nous le faisons. L’enfant a besoin des mots, des repères et des connaissances que les adultes peuvent lui transmettre. Mais transmettre ne consiste peut-être pas uniquement à apporter des réponses. Nous pouvons aussi créer les conditions dans lesquelles une observation devient possible.

    Lorsqu’un enfant remarque quelque chose par lui-même, compare, s’étonne ou formule une hypothèse, il ne reçoit plus seulement une connaissance. Il commence à construire sa propre relation avec ce qu’il découvre.

    Ce n’est donc pas l’explication que j’ai voulu écarter des histoires de Lou. C’est plutôt l’explication trop rapide, celle qui arrive avant que l’enfant ait eu le temps de regarder.

    Cette question du temps laissé à l’expérience rejoint d’ailleurs une réflexion que j’ai développée récemment dans l’article Apprendre à attendre : certaines choses ne deviennent perceptibles que lorsque nous cessons de vouloir les précipiter.

    Pourquoi la nature ?

    C’est assez naturellement que la nature est devenue le décor des histoires de Lou. Non parce qu’elle détiendrait des réponses qu’il suffirait de savoir décoder, mais précisément parce qu’elle offre sans cesse quelque chose à observer.

    Une saison n’arrive pas en un jour. Une rivière rencontre des obstacles et poursuit son cours. Le ciel d’un soir ne ressemble pas exactement à celui de la veille. Un arbre que l’on croyait immobile se transforme lentement au fil des semaines.

    Il n’est pas nécessaire d’attribuer une signification à chacun de ces phénomènes. Il suffit parfois de les regarder.

    Cette distinction est importante pour moi. La nature n’est pas un livre de messages cachés destiné à nous expliquer comment vivre. Elle existe selon ses propres rythmes et ses propres transformations. Mais lorsque nous prenons le temps de l’observer, ce que nous voyons peut entrer en résonance avec une expérience, faire surgir une question ou déplacer légèrement notre manière de regarder une situation.

    C’est dans cet espace que se déroulent les histoires de Lou.

    Laisser une histoire ouverte

    Une autre chose m’a beaucoup occupée pendant l’écriture : comment terminer une histoire sans la transformer en leçon ?

    La tentation est réelle. Après avoir accompagné un personnage pendant plusieurs pages, on aimerait parfois s’assurer que l’enfant a bien compris ce que l’histoire voulait lui dire. Mais fallait-il vraiment qu’elle veuille lui dire quelque chose de précis ?

    J’ai préféré laisser certaines portes ouvertes. Un enfant peut comprendre une histoire autrement que l’adulte qui la lit avec lui. Il peut être touché par un détail qui nous semblait secondaire, poser une question à laquelle nous n’avions pas pensé ou faire un rapprochement que nous n’aurions jamais imaginé. Et il peut aussi simplement aimer l’histoire, sans chercher plus loin.

    Cela me convient très bien.

    Il y a évidemment une intention derrière les textes de Grandir en observant, mais je ne veux pas que cette intention devienne une conclusion imposée au lecteur. J’aime l’idée que quelque chose puisse continuer après la dernière page.

    Ce que Lou m’a appris

    Au départ, je pensais écrire des histoires qui inviteraient les enfants à observer. Je ne m’attendais pas vraiment à ce que leur écriture m’oblige moi-même à modifier ma manière de transmettre.

    Lou m’a appris à retirer parfois une phrase plutôt qu’à en ajouter une, à ne pas remplir immédiatement un silence et à accepter qu’une question puisse rester quelque temps sans réponse.

    Elle m’a surtout amenée à réfléchir à une différence qui me paraît aujourd’hui essentielle : aider quelqu’un à comprendre n’est pas tout à fait la même chose que lui dire ce qu’il doit comprendre.

    Et cette réflexion a fini par dépasser largement les histoires pour enfants. Nous la retrouvons chaque fois que nous transmettons une connaissance, une expérience, une manière de faire ou simplement une façon de regarder le monde.

    Nous pouvons expliquer, montrer, accompagner. Mais nous pouvons aussi laisser à l’autre suffisamment d’espace pour qu’une part de la découverte lui appartienne.

    Lorsque j’imagine Lou avançant dans son petit monde, c’est peut-être finalement cela que j’aime le plus. Elle regarde, elle s’interroge, puis elle continue son chemin.

    Je ne sais pas ce que chaque enfant découvrira en marchant avec elle.

    Et je crois que je préfère ne pas le savoir.

  • Apprendre à attendre : quand le vivant nous rappelle que tout a son temps

    Apprendre à attendre : quand le vivant nous rappelle que tout a son temps

    Un enfant plante une graine dans un petit pot de terre. Il l’arrose, pose le pot près d’une fenêtre, puis revient quelques heures plus tard pour regarder si quelque chose a poussé.

    Rien.

    Le lendemain, il regarde encore. Toujours rien. Il pourrait presque être tenté de gratter légèrement la terre pour vérifier que la graine est toujours là, qu’elle n’a pas disparu, qu’elle fait bien ce qu’elle est censée faire.

    Nous sourions devant cette impatience. Et pourtant, combien de fois faisons-nous exactement la même chose ?

    Nous entreprenons quelque chose et nous voudrions rapidement savoir où cela nous conduit. Nous prenons une décision et cherchons presque aussitôt les signes qui confirmeront qu’elle était la bonne. Nous commençons un projet et nous nous demandons déjà quand il portera ses fruits.

    Nous savons qu’une graine a besoin de temps. Nous avons parfois beaucoup plus de mal à l’accepter lorsqu’il s’agit de notre propre vie.

    Jeune pousse sortant de terre dans un paysage de fin d’été

    Ce que nous ne voyons pas

    Sous la terre, pourtant, l’immobilité n’est qu’apparente. La graine ne nous montre encore rien de ce qui est en train de se produire. Nous ne voyons ni les transformations qui la traversent ni les premiers mouvements qui préparent ce qui deviendra peut-être une pousse.

    Il existe ainsi une période étrange pendant laquelle quelque chose a commencé sans être encore visible. C’est peut-être l’une des formes d’attente les plus difficiles à accepter.

    Lorsque rien ne se manifeste, nous pouvons rapidement conclure que rien ne se passe. Nous cherchons alors à intervenir, à accélérer, à modifier ce que nous avions commencé. Non parce que la situation le demande nécessairement, mais parce que l’absence de résultat nous inquiète.

    Attendre nous confronte à ce que nous ne pouvons pas encore savoir. La graine germera-t-elle ? Le projet aboutira-t-il ? La décision prise ouvrira-t-elle réellement la voie espérée ? Nous n’en savons rien.

    Et c’est précisément là que l’observation devient importante.

    Attendre n’est pas ne rien faire

    Il existe une différence entre attendre passivement et laisser à quelque chose le temps de se développer. La graine laissée dans un tiroir n’a pas les mêmes possibilités que celle qui a été déposée dans une terre adaptée, arrosée et placée dans des conditions favorables.

    Attendre ne signifie donc pas nécessairement rester immobile. Nous pouvons préparer, prendre soin, observer, ajuster lorsque cela devient nécessaire, puis laisser faire ce qui ne dépend plus entièrement de nous.

    Cette distinction est essentielle, parce qu’elle nous évite deux mouvements opposés : vouloir tout contrôler ou, au contraire, considérer que nous n’avons plus rien à faire. Entre les deux existe une autre possibilité : accompagner ce qui est en train de se construire sans chercher constamment à en précipiter l’issue.

    Observer avant d’interpréter

    L’impatience naît parfois moins de ce qui se passe que de ce que nous imaginons à partir de ce qui ne se passe pas encore.

    Une réponse tarde, un projet avance moins vite que prévu, une situation semble immobile. Très rapidement, nous pouvons donner un sens à cette attente : cela ne fonctionne pas, je me suis trompé, il faudrait changer de direction.

    Pourtant, à ce moment précis, la seule chose que nous savons réellement est beaucoup plus simple : ce que nous attendons n’est pas encore arrivé. Le reste appartient déjà à l’interprétation.

    Observer avant d’interpréter consiste peut-être aussi à laisser cet espace ouvert. Ne pas transformer immédiatement un délai en échec, un silence en réponse ou une période d’immobilité en absence d’évolution.

    Il s’agit de regarder ce qui est là, de voir ce qui a réellement changé, de reconnaître aussi ce que nous ne savons pas encore. Puis de décider, lorsque suffisamment d’éléments sont présents, s’il faut intervenir ou continuer à attendre.

    Tout ne mûrit pas au même rythme

    La nature nous confronte constamment à cette évidence. Nous pouvons connaître approximativement le moment d’une floraison ou d’une récolte, mais nous ne décidons ni du jour exact où apparaîtra le premier bourgeon ni de celui où chaque fruit arrivera à maturité.

    Les conditions comptent : la lumière, la température, l’eau, le sol, les événements survenus au cours de la saison. Un même arbre ne produit d’ailleurs pas exactement de la même manière chaque année.

    Le vivant ne suit pas un calendrier parce que nous l’avons décidé. Il répond à un ensemble de conditions.

    Nos propres cheminements ne sont sans doute pas aussi différents que nous aimerions parfois le croire. Certaines choses demandent une action immédiate. D’autres demandent d’être reprises, transformées ou abandonnées. Et certaines ont simplement besoin que nous cessions un moment de les solliciter pour leur laisser le temps de devenir ce qu’elles peuvent devenir.

    La difficulté consiste à distinguer ces situations. Il n’existe probablement pas de règle capable de nous dire systématiquement quand agir et quand attendre. Mais l’observation peut nous aider à reconnaître ce qui est réellement en train de se passer, plutôt que de répondre uniquement à notre impatience.

    Ce qui grandit sans se voir

    Quelques jours plus tard, l’enfant revient devant son pot. Cette fois, quelque chose a changé. Une minuscule pointe verte traverse la terre. Elle paraît presque insignifiante au regard de toute l’attention qui lui a été accordée.

    Pourtant, ce qui devient visible ce matin-là n’a pas commencé ce matin-là. Une partie du chemin s’est accomplie ailleurs, hors du regard.

    Nous oublions facilement ces temps invisibles, ceux pendant lesquels une idée se précise, une décision mûrit, une expérience transforme silencieusement notre manière de regarder les choses. Nous voudrions parfois voir pour croire que quelque chose avance.

    Le vivant nous propose peut-être le mouvement inverse : observer suffisamment longtemps pour accepter que tout ce qui se transforme ne se montre pas immédiatement.

    Et peut-être qu’apprendre à attendre commence simplement là : devant une terre encore nue, sans savoir exactement ce qui apparaîtra, mais sans avoir besoin de la retourner chaque matin pour vérifier que la vie continue son chemin.


    Cette manière d’observer le vivant et de lui laisser le temps de nous montrer ce qui se passe traverse également la collection Grandir en observant, destinée aux enfants de 6 à 9 ans.